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Ce soir-là, Camille rentra de son travail avec de l'appréhension. Un pot de départ avait été organisé à la dernière minute, et elle n'avait pas eu le temps de prévenir son compagnon, Antoine, avec qui, elle était en couple depuis huit ans. A vrai dire, elle en avait pas eu envie car comme à chaque fois, il aurait tout fait pour lui en dissuader et elle aurait été contrainte de lui obéir. C'est avec presque deux heures de retard que Camille s'engagea dans son chemin. Son portable n’arrêtait pas d'émettre une sonnerie, annonçant l'arrivée d'un énième message, qui se faisait de plus en plus menaçant. La boule qui s'était formée dans sa gorge était le signe qu'il avait encore une fois franchi la limite du supportable. Elle savait comment sa soirée allait se dérouler et elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

La porte à peine ouverte, elle aperçut Antoine. Il était là, sur la première marche de l'escalier. La bouteille de whisky sur la table ne laissait présager rien de bon. Il puait l'alcool, elle allait encore dérouiller grave.

Comme chaque soir, il la toisa de la tête aux pieds avec un regard méprisant. Il détailla sa tenue et la première insulte fusa. Il la traita de « pute », pourtant jamais elle ne s'habillait de façon provocatrice. Un jean, un haut qui ne laissait rien dévoiler, des petites bottines avec des talons d’à peine deux centimètres. Il attrapa son bras avec une dextérité surprenante en exigeant de savoir la raison de son retard. À chaque dispute, Antoine se révélait, de plus en plus, violent.

Camille était secrétaire à mi-temps. Lors de ces fréquentes altercations, Antoine avait des œillères et qu'importent les explications qu'il pouvait recevoir, il restait sur ses positions, il était borné. Le métier de Camille était souvent remis en cause. D'après lui, elle avait accepté le poste pour passer sous le bureau de son boss, pour évoluer plus rapidement dans l'entreprise. Autant dire, que l'estime qu'il lui portait était vraiment dégradante. Elle en avait plus que marre de ses remarques blessantes. Ça n'avait aucun sens ! Comment avait-elle pu tomber amoureuse de ce monstre ? Quand ils se sont rencontrés, huit ans auparavant, jamais elle aurait imaginé qu'il devienne comme ça. Des fois, elle y repense avec une onde de nostalgie, c'était la bonne époque.

Ce jour-là, Camille avait flâné dans un centre commercial, à la recherche d'une tenue pour le baptême de son neveu qui avait lieu le week-end suivant, telle une reine du shopping, elle avait parcouru la petite ville de Rouen en un temps-record. Au coin d'une rue, la tête dans ses sacs, elle avait bousculé un jeune homme. Confuse, elle avait formulé mille excuses à la minute. Antoine s'en était d’ailleurs amusé et en signe de réponse, lui avait proposé d'aller boire un verre dans le bar qui s'était trouvé devant eux.

Elle était repartie le cœur léger, cet homme en était la raison. Il avait tout pour lui, la première impression avait été plus que bonne. Les papillons qu'elle avait ressenti dans son ventre l'avait surprise. Il était charmant, drôle, elle avait aimé le regard intense qu'ils avaient échangé au moment de se quitter, le genre de regard qui voulait tout dire, sans parole, le regard avait tout retranscrit. Ils s'étaient promis de se revoir très vite. C'est comme ça qu'une belle histoire avait vu le jour.

Tout a changé lorsque Antoine fut licencié, pour motif économique, après quinze ans de bons et loyaux services en tant que maçon. Détail qu'il avait caché à sa compagne. Il pensait retrouver facilement un travail et dire à ce moment qu'il partait car une meilleure opportunité s'était offerte à lui ; sauf que ses plans ne s'étaient pas passés comme prévu. Après plusieurs retards de paiements et lettres de relance reçues, Camille s'était aperçue de la supercherie. À la fois, blessée et déçue, elle avait perdu totale confiance en lui.

Depuis qu'il était au chômage, Antoine avait fait ressortir son côté obscur. Il faisait preuve de lâcheté et était devenu violent. Des coups, Camille en recevait régulièrement. Quand ils se disputaient en voiture ou à table, Antoine lui balançait des coups de poing sur les cuisses. Il lui donnait aussi des coups de pied ou lui tirait les cheveux. Lors des disputes les plus violentes, il touchait son visage, en lui crachant dessus, ça ne laissait pas de trace physiquement parlant mais moralement, elle était au plus bas. Elle se sentait comme une merde, pourtant, c'était lui l'ordure.

Partir, elle y avait déjà pensé mais ils avaient eu un garçon ensemble, il était âgé de cinq ans, trop jeune pour lui faire subir la séparation de ses parents. Lucas, restera toujours le fruit de leur amour, quoi qu'il arrive, Camille s'accrochait. Cet enfant avait été tellement désiré, le jour où il était venu au monde, elle était retombé une deuxième fois, amoureuse de son mari. Pour ne pas perturber l'équilibre de son petit garçon elle préférait prendre sur elle et ne rien dire. Elle avait aussi peur du regard des autres car personne n'était au courant de ce qui se passait une fois que le couple se retrouvait seul à la maison. Être victime de violences conjugales et rester quand même, au fond d'elle, elle en avait honte. Elle était encore jeune, assez pour rencontrer de nouveau quelqu'un et refaire sa vie. Mais personne ne comprendrait si elle ne se justifiait pas. Dans l'histoire, ce serait encore elle la méchante, celle qui quitte son gentil mari plein d'amour pour elle. Elle ne voulait pas faire parler d'eux. Témoin plusieurs fois, des cancans, les gens aimaient tellement s'occuper de ce qui ne les regardait pas, elle connaissait le topo. Et pour aller où d'abord ? Elle n'aimait pas la solitude et elle savait quand se retrouvant seul avec leur fils, ce serait la déprime assurée. Le principal, c'était que pour le tout petit, c'était un bon père, il prenait du temps pour s'en occuper et le rendait heureux. Devant Lucas, Antoine n'était jamais désagréable, il attendait toujours qu'il soit absent ou parti au lit pour dévoiler son vrai visage.

Camille, attendait toujours que la tension redescende pour mettre des mots sur ses maux. Antoine, lui, ne s'excusait jamais, prétextant qu'il ne fallait pas faire toute une histoire pour un petit effleurement.
Pire, il s'excusait d'une façon plus que merdique et elle comme une conne, elle tombait dans le piège à chaque fois. Antoine l'air de rien, allait se coucher dans le lit conjugal, il attendait patiemment que Camille vienne le rejoindre et là, il lui disait tous les mots d'amour qu'elle aimait entendre et ils se reconsilliaient sous la couette, sauf que c'est dans ces moments-là qu'elle imaginait un autre homme, un homme plus attentionné, plus gentil mais surtout plus respectueux à ses côtés. Une fois, l'acte accompli, elle s'endormait toujours avec son oreillée mouillée de larmes en espérant sortir un jour de ce calvaire.

Mais, ce soir-là, le protocole fut différent, Camille se protégea de l'emprise d'Antoine, et dans l'altercation elle le griffa au visage. Hors de lui, il se jetta sur son épouse et la poussa au point de la mettre au sol. Il la frappa une fois, deux fois, trois fois. En pleure, tant la douleur était insupportable, du sang commençait à apparaître.
Antoine lui arracha son chemisier et s'étala de tout son corps sur Camille, le peu de force qui lui restait, l'aida un peu à se débattre mais il était trop fort pour qu'elle lui échappe. Elle hurla, lui résista et ça l'excitait de plus en plus, il redoublait de sauvagerie.
Ce soir-là, pour la première fois, il la viola.
Camille, en tournant la tete, a vu le vase posé dans l'entrée au pied de l'escalier, grâce à une force surhumaine, l'attrapa et le brisa sur la tête d'Antoine. Sonné, il la relâcha un court instant, elle en profita pour se lever et pour essayer de sortir de cette maison de l'horreur. Antoine, dans une colère noire, la remit par terre après un croche-pied, sauf que dans sa chute, Camille se cogna sur une marche en bois. Ses yeux livides fixaient le plafond, son corps était devenue un amas de chairs fendues.

Ce soir-là, ce fut le soir de trop. Enfin, elle était en paix...

 

 

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